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Qui sont nos éditeurs ?

jeudi 18 novembre 2021

Mercredi dernier (17 novembre 2021) s’est tenue à Metz la première journée régionale de l’édition. Comme je fais partie du bureau de l’association organisatrice, on m’a demandé de faire un petit speech d’ouverture. Le thème de la journée était « Qui sont nos éditeurs ? ».

Ce petit speech a plu à certains des éditeurs présents qui m’en ont demandé le texte. Le voici.

Chers confrères et amis,
Madame la directrice régionale adjointe déléguée des affaires culturelles,
Martine la présidente de la commission culture de la Région,
Mesdames et messieurs les agents des collectivités qui nous accueillez,

Le programme de ce jour pose la question : Qui sont nos éditeurs ?
Dans la chaîne du livre, l’éditeur passe souvent sous les radars du grand public. On connaît et on suit les auteurs et les artistes. On connaît et on soutient son libraire de quartier. L’éditeur est moins exposé – sauf pour les auteurs et les libraires justement.

On entend quantité d’âneries sur le métier : que nous sommes imprimeurs, par exemple, ou une sorte de grossiste, et que l’auteur est notre client. Nous avons surtout une image de censeurs qui ont ce « pouvoir magique » de refuser ou pire d’accepter les manuscrits qui nous sont proposés. Mais personne ne nous paierait pour les lire.

Il y a quelques années le papa d’un camarade de classe de ma fille a expliqué qu’il n’était pas étonné que je galère puisque je passais mes journées à lire les pieds sur la table.

En réalité que fait l’éditeur ?

C’est un agent économique, bien sûr. C’est un producteur, comme pour la musique ou le cinéma. Il finance la création.
Il rémunère les auteurs, mais aussi les traducteurs, illustrateurs, graphistes, et j’en passe. Il paye la fabrication, la promotion, la diffusion et la distribution, le stockage. Il subit aussi en librairie des taux de retours qui gonflent au moindre frémissement du marché.

Il y a un bon mot qui circule qui dit qu’il existe un excellent moyen de devenir millionnaire dans l’édition, c’est de commencer milliardaire.

Nos sources de revenu sont maigres. Les débouchés en librairie rétrécissent chaque année. Depuis quelques années on a complètement perdu le lectorat populaire. La crise dite de la surproduction, qui est orchestrée avant tout par les éditeurs industriels parisiens, sature les rayons des librairies.

Pourtant, au-delà de l’idée de surproduction cette crise est liée à une évolution évidente de la société : le monde change, les artistes sont de plus en plus nombreux, les textes et les images sont de plus en plus nombreux, y compris les bons. On vit une réelle démocratisation de la parole, de l’expression.

L’époque où il y avait cent ou deux cents auteurs formant une élite qu’il faut avoir lue est révolue. Notre défi, notre rôle, de plus en plus, est de faire vivre une vraie expression multiple et multipliée, sans l’abandonner aux réseaux sociaux.

L’éditeur tient un laboratoire. Il développe des solutions.
On noue des partenariats publics et privés.
On a changé la souscription en Crowdfunding.
On organise nous-mêmes des expositions, des festivals, des événements.
On pratique de plus en plus la vente directe.
On est devenus des community managers.
On fait de l’édition numérique, de l’abonnement, des bouquets.
On sollicite toujours l’aide publique qui est souvent indispensable.
On court, surtout, de plus en plus.

Les a-côtés de nos métiers sont légion.
On gère par exemple les données personnelles de nos auteurs dans le respect du RGPD sans forcément avoir compris ce que c’est.
On gère des contrats de 18 pages et des lois réformées de plus en plus vite.
On gère les droits annexes.
On gère les cotisations sociales de la plupart de nos auteurs et on génère des déclarations URSSAF dignes de grosses entreprises. Le Limousin est devenu, avec son URSSAF dédiée aux artistes auteurs, notre destination de vacances à tous.
En réalité notre charge administrative et réglementaire est totalement disproportionnée eu égard à la taille de nos structures.

Et à la fin, quand l’auteur ou le libraire ont pris le risque de ne pas gagner leur vie, nous avons de notre côté pris celui de perdre ce qu’on avait déjà.

Ma pauvre mère, qui pourtant me soutient, comme toutes les mamans, rêve depuis dix-sept ans que j’abandonne ce métier qu’elle ne comprend pas. Et je la comprends.

Alors pourquoi insistons-nous ?

Parce que nous ne sommes pas que des acteurs économiques.
Parce que nous aussi nous sommes des artistes et des chercheurs.
Nous opérons des choix artistiques. Nous suggérons des sujets, nous suscitons des projets, nous créons des collections, nous formons des binômes et des équipes nouvelles. Nous sommes pleinement, nous, éditeurs indépendants, des directeurs artistiques.

Aux côtés des auteurs, nous devons tous les jours être des coachs, disponibles et attentifs malgré nos soucis, pour accompagner, soutenir, encourager et offrir ce fameux effet miroir dont les auteurs ont besoin.

Nous sommes des passeurs. Quand parfois après des années de travail le lecteur exprime à l’auteur son bonheur de l’avoir lu, nous savons les corrections, les doutes, les repentirs et les idées que nous avons accompagnés.

C’est ça qui distingue peut-être le plus l’éditeur indépendant. Et ça c’est quand même un vrai bonheur.

Parce que nous sommes artistes, nos collectifs ne durent pas. J’ai présidé un certain nombre d’associations d’éditeurs, animé ou rejoint des réseaux. On a un tel besoin de se distinguer, nous aussi, que l’action collective est compliquée entre nous. C’est pour ça que des journées comme aujourd’hui sont importantes : cette journée permettra j’espère aux institutions de mieux nous connaître pour mieux nous aider. Elle nous offre à nous aussi de mieux faire connaissance.

C’est que je nous souhaite. Bonne journée à tous !

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